" Dans spécificité, je ne peux m’empêcher d’entendre espèce, species,
donc le sous-texte d’une génétique culturelle dangereuse. Celui qui nomme la chose – la
médecine nommant le mal mortel de « mélancolie » – tend à se l’approprier. Ainsi en est-il
du médecin nommant la maladie – la mélancolie.
Il voudrait croire que la chose est « spécifique ». Ce serait dire alors que la « dépression »
ou la « névrose » sont des espèces viennoises de la douleur psychique. C’est une absurdité.
Nous devons nous tenir en-deçà des langues qui nomment, classent et s’approprient des objets langues.
C’est la sagesse du traducteur et son immersion dans l’antre des langues qui nous
permettent de nous tenir en amont de cette illusion culturelle du langage, de la maîtrise ;
illusion qui est à la source de toutes les constructions hégémoniques :
C’est à nous parce que nous avons inventé un mot pour le dire,
affirmation qui est d’ailleurs très souvent le fruit de l’ignorance des autres langues et des autres
mythes. Nous le voyons : il y a une circulation mondialisée d’états de l’âme, d’humeurs. Et
cette humeur de mélancolie – son liquide – s’écoule sans barrière de spécificités et/ou d’espèces.
Vous aurez remarqué d’ailleurs que, dans Le Hêtre et le Bouleau, je ne parle pas de « mélancolie»,
mais de « tristesse ». La « mélancolie » a une histoire européenne parce que des médecins,
des écrivains, des peintres lui ont donné, au fil des siècles, une certaine forme qui,
elle, est le fruit de constructions culturelles et de savoirs – souvent d’erreurs transmises.
Ici, les classifications, les divisions grecques, aristotéliciennes, la théorie des humeurs,
puis le clivage entre âme et corps.
Maladie de l’âme, maladie du corps.
Constructions qui apparaissent dépassées dans un horizon d’inséparation
– je renvoie ici aux travaux de mon ami Dominique Quessada – si l’on se réfère à une vision
totale, unifiée de la vie, vision à laquelle l’interdépendance générale des êtres et des choses
nous conduit : ce que je désignerai comme l’horizon indien de l’Europe après sa « décentralisation ».
Mais encore une fois, séparons le pouvoir de nommer – classer, cataloguer, analyser –
du droit de propriété sur les choses et décentrons nos histoires culturelles en pensant
à partir du non-lieu des langues, dans l’antre des langues."
Extrait
Entretien avec Camille de Toledo
par Valérie Deshoulières
Le Hêtre, le Bouleau... et le Banian
Tristesse Européenne,
Pédagogie du vertige
J'ai en horreur l'eurocentrisme...
machine à amputer, à compresser les consciences
rétrograde, coincé à l'époque des barbares
tendancieux, question eugéniste
des oeillères terrifiantes
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