Je suis minuscule.
Je suis toute petite.
Il a les yeux rouges, il dit"baisse les yeux quand je te parle".
Il parle fort...
Je suis dans l'allée du jardin.
Il enlève sa ceinture.
Je suis sur les petites feuilles vertes tâchées de blanc.
Il dit "je vais te donner une bonne raison pour pleurer".
Je suis la petite coccinelle noire sur la petite feuille.
Celle qui s'envole avec ma prière.
Comme la chanson.
Je suis les larmes, je n'arrive plus à respirer.
Je suis le bruit des vagues.
Je n'arrive pas à me calmer.
Alors il frappe plus fort, il ne veut pas m'entendre.
Je suis le bruit des vagues quand la lumière s'éteint dans ma chambre.
Je suis punie, assise dans l'escalier dehors, devant l'allée aux coccinelles.
Je n'arrive pas à faire rentrer les tables de multiplication dans ma tête.
Je n'arrive pas à me concentrer.
Il hurle.
Je suis les fourmis qui se suivent dans les fissures de béton.
J'ai mal au ventre.
J'ai tout le temps mal au ventre.
Je respire mal.
J'ai souvent le nez qui saigne.
J'ai mal au ventre.
Je suis dans les arbres.
Je suis le camphrier, la menthe, le baume du tigre sur les mains du grand père.
Je suis les arbres.
La goyave, la mûre, la mangue.
Je suis la fleur blanche qui s'ouvre sur un coeur bleu et violet.
Bleue, toute bleue...
Je suis dans les fleurs, dans la cire des alvéoles.
Je suis les abeilles, la douceur du miel.
La douceur dans les yeux de l'arrière grand père.
L'or transparent comme le baume.
Je ne pleure plus.
J'apprends à ne rien dire.
J'apprends à ne plus avoir peur.
Ne pas trembler.
Ne pas pleurer.
Respirer.
Je suis une petite poupée avec de jolies robes et de jolies ballerines.
Je souries.
Il y a des lignes, et des lignes.
Des cris. Des larmes. Des insultes.
Je suis la termite.
La termite dans les vieux dictionnaires jaunis sur l'étagère.
Je suis les trous magnifiques entre les mots.
Le labyrinthe entre les pages.
Les définitions rongées.
Les mots sans plus de sens.
Jaunie et dévorée.
Je suis le livre fermé.
Je suis l'enfant de sable.
Je suis l'écume qui caresse le sable.
Ma mère c'est l'océan.
Mon père c'est la terre verte et humide.
La terre brûlée et jaune.
Je ne veux plus porter de robe.
La mère était à l'hôpital.
J'avais deux maisons.
La mère va y retourner, je vais faire son sac.
Je suis le vent sur la plage.
La mère sent l'alcool, il est tard.
Elle vient dormir dans mon lit, elle me sert fort, elle me dit pardon, elle pleure.
Je suis le vent sur la plage.
Le père touche mon corps de sable qui disparait, disparait.
Je m'essouffle, je m'épuise.
Je suis le sucre, les champs de canne.
Le père m'insulte, il dit des mots.
Je suis dans les trous du dictionnaire sur l'étagère.
Le vieux dictionnaire en plusieurs tomes.
Les couvertures de tissu marron.
Les pages jaunies.
Je suis le corps de sable, je suis le corps de sucre.
Je fonds dans le roulis des vagues.
Je me confonds dans le sang de la terre.
Les mots ne m'appartiennent pas.
Mon corps ne m'appartient pas.
On dévore mes mots.
On me violente avec des mots.
Je suis la page qui brûle.
Des mots sales, des mots douloureux, des mots qui devraient disparaitre.
Je suis les pages qui brûlent que la mère a jeté au feu.
Mes mots.
Mes mots ne m'appartiennent pas.
Je suis le silence.
Je suis les termites qui mangent les mots.
Je suis la page.
Je suis la feuille.
Je suis l'arbre.
Le bois...
Je suis la statue de bois, le Bouddha, foetal et debout, offert au père par moi.
Je suis là, on ne me voit pas.
Je suis dans l'air de la pièce.
Je suis l'apnée.
Je disparais.
Je suis le bleu sur l'oeil, sur la joue.
Je suis la guêpe qui a fait gonfler le bras du père.
Je suis les mots écorchés, le silence ouvert quand le père frappe le poing fermé.
Je suis l'espace entre les mots.
Je suis l'effort qui se prolonge, la foulée qui s'allonge et le souffle court.
Je suis l'espace clos.
L'asphyxie.
Je suis le vent...
Je suis la feuille.
Je suis le cacao, le cacao amer.
Le sucre qui se dissoue.
Le sang du sucre.
La terre qui saigne.
Amer.
La feuille blanche.
La couleur que le papier boit.
La ligne légère qui cherche à habiter l'espace.
Sortir de l'espace du corps.
Habiter l'espace du corps.
Chercher sa place dans l'espace.
Je suis la tige courbée, la fleur qui peine, qui s'ouvre.
Je suis le cocon, la poussée de l'aile.
Je voudrai l'Amazonie.
Les poumons.
La terre.
Les litres de couleurs.
Les kilomètres de lignes.
La fragilité de l'aquarelle qui glisse sur le papier.
Le souvenir des orchidées à Saint Phillipe.
La naissance. La délivrance.
Le rêve du livre, le livre aux pages colorées.
Le livre chargé de pluie, de plumes, d'ailes, de pigments, de pétales, de terre.
Le livre aux pages colorées, sans trou, sans le vide à la place des mots.
Je suis la toute petite.
Je suis la minuscule.
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