mercredi 6 juin 2012

La disparition

Une fois à l'aéroport, en trainant mon regard sur les couvertures, en cherchant à retenir la sensation de ce Paris de quelques heures que je n'ai jamais connu si intense, j'aurai voulu faire demi tour, laisser mes bagages partir sans moi et arpenter les rues en courant.

"Ne fais plus jamais ça avec l'eau"
Un souvenir de deux enfants qui jouent au bord d'un lac lumineux.
Les cascades que tout mon corps attendaient pour mieux revivre.
Toute ma colonne qui tremble.
La tour d'ivoire, le prince et le dragon.
Une réponse depuis le creux de mon enfance.

Ru
Une photo en noir et blanc, comme les cartes postales d'un Paris d'un autre temps que j'ai choisi avant de retourner voir Saint Michel et Notre Dame pour quelques heures volées
Du noir et blanc
Une hantise...
Ru de Kim Thuy
Un quatrième de couverture qui a fini de marquer au fer rouge la sensation dans tout mon être

J'ai laissé L'amant de Marguerite Duras sur un pont

Un petit pain rempli de falafels, d'herbes, de piment et de chou entre les mains
Enroulé dans le papier et posé sur la pierre
Tellement le goût et la fragilité de la sensation étaient trop prenants

J'aurai voulu avoir le temps de retourner dans le quartier asiat', faire des courses chez Tang frères, avoir de la farine de riz gluant dans les mains et m'assoir sur un bord de Seine en croquant une pomme d'eau.

Le parfum de l'eau.

Le goût des larmes.

La foule d'inconnus, l'agitation de fourmilière, le vent terrible comme si je l'avais ramené avec moi de Bretagne. Mes pas sûrs, sans le poids des bagages, juste les souvenirs, et la puissance de la main de ma fille dans la mienne. Mes pas légers; la saltimbanque.

Ca n'était plus vraiment Paris, ni vraiment la Seine.
C'était sa magie. Tout juste.
C'était un fleuve, des brassées d'orchidées, un silence incroyable au milieu des passants.
Des fantômes de passants.
C'était la lumière d'un soleil différent.
Une pierre vieille et nouvelle.
Un autre temps.
Une dérobade.
Mon allure de garçonne, son regard qui me porte plus loin que nue, et pour la première fois, le manque de mes cheveux longs.
Mes cheveux longs pour m'habiller.
Mes yeux qui glissent et ma peau qui s'empourpre. 

J'ai laissé tomber ma peau de chagrin, toute ma colère, pour mieux me parer de cette fragilité du dedans qu'il est allé chercher d'un regard.
Jamais plus nue.
Jamais plus vivante.
 Jamais trouble aussi grand.
L'évidence d'une émotion, la beauté de la sensation dans le fracas environnant.

Jusqu'à ma fille qui traîne les pieds pour aller prendre l'avion, le regard lointain, comme si elle disait à ma place que j'étais restée en arrière.

La sensation douce et mordante qui s'étire jusque dans le latte prit avant l'avion, avec ce fichu mini thermos aux motifs feuilles de gingko violettes.

Et j'aurai trop peur de le dire lui.
Trop peur de perdre ce qu'il m'en reste en utilisant des mots.
 Et l’extrême pudeur.

C'est une présence.

Je n'ai plus peur de rien maintenant.
Juste de le perdre.
Juste de perdre la femme que j'ai retrouvé.

Ce rêve dans l'avion.
Sa voix.
La terreur, encore tremblante, en entendant
"Ce soir, je me pends"

Ce que la vie a voulu.

Je ne veux plus aimer...

Et je pense l'eau, je pense la tortue. La lame. Le dragon.

Mood: Vanessa Paradis - Que fais la vie

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